« La paix n'est pas l'absence de guerre, c'est une vertu, un état d'esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice. »
Baruch Spinoza
« J'ai vu un visage à mille expressions, et un visage qui n'était qu'une seule expression, comme s'il était fixé dans un moule. J'ai vu un visage dont l'éclat apparent cachait la laideur et un visage dont l'éclat laissait entrevoir la beauté. J'ai vu un vieux visage, sillonné de rides mais n'exprimant rien, et un visage lisse sur lequel toutes choses furent gravées. Je connais les visages parce je les regarde à travers l'étoffe que tissent mes propres yeux, parce que je connais la vérité qu'ils voilent. »
Le fou, Khalil Gibran.
7 Mai 2134. Les ruines de la ville découpaient leurs sombres silhouettes sous la maigre clarté de la lune. Les immeubles éventrés, aux toits depuis bien longtemps effondrés, dressaient en chicots putréfiés leurs derniers pans de murs. La dame de fer gisait sur le sol, brisée. Son squelette rouillé finissait de pourrir, victime du crachin gris qui le fouettait sans discontinuer, trois cents jours par an. Les poutrelles absurdes ne témoignaient plus de rien. Nul ne se rappelait qu'autrefois, ici, une flèche portait l'arrogance des hommes loin vers les nuages. Un temps où tout semblait permis; quand les dieux eux-mêmes, défiés par les sciences et les techniques, foulés au pied par les plus folles illusions, ne semblaient n'être plus que des marionnettes de chiffon agitées dans le silence des églises. Des fantasmes vénérés par des femmes, des enfants et des vieillards perdus. Des rêves désespérés...
Ce jour-là, exceptionnellement, les nuages avaient déserté le sombre théâtre du ciel nocturne. La lune seule ceignait encore autour de son ventre rond, triste coquette, une écharpe en lambeaux de brumes. Les étoiles brillaient à nouveau; elles racontaient sur la scène noire mille et une fables négligées depuis bien longtemps par les hommes. Pour la première fois depuis des décennies un taureau immobile sillonnait l'empyrée, lancé à la poursuite d'une fille ravissante, belle comme le jour. L'histoire s'invitait à nouveau dans le firmament. Fonçant droit sur l'étoile polaire, une comète égratignait le ciel d'une longue traînée en poussières d'argent. Son sillage écorchait l'ombre semée d'astres pâles.
Sous terre, dans les entrailles de la ville morte, un groupe progressait avec peine au milieu des décombres. Une poignée de pauvres hères aux vêtements déchirés, femmes et hommes. Aucun enfant. Une fille aux cheveux bouclés ouvrait la marche, tenant son bras brisé contre sa poitrine; sa cuisse saignait. Elle avançait droit devant elle, d'une démarche erratique, fixant l'inconnu qui la précédait. Chaque pas lui arrachait un cri de douleur. Mais il la rapprochait aussi de la Cité, l'éloignait de la mort. Elle en était persuadée, elle s'accrochait à cette fausse espérance pour ne pas perdre la tête. Un couple tentait vainement de ne pas se laisser distancer par le groupe. L'homme soutenait avec tendresse une jeune femme. Deux militaires brandissaient des armes de gros calibre. Ils se retournaient régulièrement, fouillaient de leurs canons l'obscurité. Leurs yeux fous roulaient dans leurs orbites. Avec de grands gestes impatients, ils ordonnaient aux deux retardataires de presser le pas. Si l'aîné, qui n'avait pas vingt ans, réussissait encore à conserver un semblant de calme, son camarade ne parvenait plus à dissimuler sa terreur.
Salomé s'essoufflait, elle ne suivait plus le rythme imposé par les deux soldats. Son ventre la faisait atrocement souffrir. Les premières contractions avaient commencé une poignée de minutes avant l'attaque et le terme était imminent. Elle inspira profondément, espérant ainsi limiter la douleur et retarder le travail. Elle avançait en somnambule, butait parfois sur une pierre et manquait de choir sur le sol. Seul Jehan l'empêchait de tomber, la rattrapant avant chaque chute, de justesse. Si elle trébuchait et se foulait une cheville, son salut ne pourrait venir que de la capsule de cyanure qu'elle serrait dans sa main. Elle n'avait plus la force de lire les noms qui s'égrenaient sur les quais abandonnés. Haussman, Lafayette, Drouot, les pancartes rongées par les ans affichaient les noms de fantômes. Ils avaient été depuis bien longtemps chassés de la mémoire des hommes.
Elle était encore en état de choc. Elle revivait, en spectatrice, les actes du drame qui se jouait contre elle. Son esprit ne parvenait pas à comprendre la rupture soudaine, brutale, inacceptable, qui l'avait précipitée de l'allégresse à l'horreur la plus indicible. Moins d'une heure auparavant, la future mère était encore allongée sur son lit et serrait la main de Jehan. Leur enfant, ce petit bout de vie qui témoignerait au monde, par sa présence, de l'amour qu'elle lui portait, devait enfin naître après neuf longs mois de joies et d'attentes. Salomé, épuisée, s'appuya contre la paroi en faïence fêlée d'une ancienne station de métro. Elle ferma les yeux quelques secondes et se retrouva par magie loin d'ici, à nouveau dans la petite chambre aux murs blancs. La douleur s'estompa rapidement; épuisée et heureuse, elle se revit contempler en silence le visage de son époux, savoura ce bonheur inventé par son imagination, dérobé à une tragique réalité.
- Elles arrivent ! Bougez-vous, on doit rejoindre la Cité !
La voix forte de Seddik anéantit son rêve. L'image de la petite chambre fut brisée en mille éclats, pauvre miroir aux alouettes jeté au sol, fracassé sur le béton humide. Elle revécut en une fraction de seconde, comme si un film en accéléré déroulait sa folle bande sur la toile de sa mémoire, les évènements qui la conduisirent ici, qui l'arrachèrent à son refuge pour venir la perdre dans des couloirs sombres et poussiéreux, encombrés par les détritus. Parfois se détachait au loin, porté par les voûtes et les corridors, le hurlement de terreur d'un réfugié blessé, abandonné lors de la fuite. Lui répondait invariablement, en écho sinistre, le cri de triomphe d'une chimère. Un frisson de terreur parcourait alors le petit groupe des fuyards. Salomé, titubante, cessa brusquement d'avancer. Elle se campa solidement sur ses deux jambes et, les mains sur les hanches, apostropha Jehan. Elle aurait voulu employer un ton déterminé mais ses lèvres ne laissèrent s'échapper qu'un filet de voix ténu, implorant.
- J'en ai marre ! Marre de vivre terrée comme un rat, marre de voir se succéder des jours monotones, marre de devoir me cacher et de trembler de peur à la moindre alerte. Je ne veux pas élever un enfant dans un monde où le ciel est toujours gris.
- Le ciel est bleu quand il se reflète dans tes yeux.
Salomé leva la tête et esquissa un faible sourire. Lisait-il dans ses pensées ? Jehan trouvait toujours les mots justes et savait la rassurer. Il s'approcha de son épouse et la prit délicatement dans ses bras. Elle avait tant besoin du réconfort qu'il lui apportait, l'inconnu qui les attendait la terrifiait ! Elle voulait entendre battre son cœur et sentir le doux parfum de sa peau. Dans ce monde où tout s'effritait, où la vie se jouait chaque matin sur un coup de dés, elle n'était sûre que d'une chose : elle l'aimait. Elle sentit son enfant bouger en son sein, chercher le chemin vers la lumière. Il possédait déjà le même entêtement que sa mère, alors qu'il n'avait pas encore poussé son premier cri. Il voulait à tout prix venir au monde ici et maintenant, en pleine nuit, dans un couloir jonché de décombres. Elle ne savait plus si elle devait rire ou pleurer. Dans une heure elle sera sûrement mère, dans deux probablement morte. Le ciel bleu que Jehan aimait tant contempler se voila. Les larmes commencèrent à mouiller les yeux de Salomé. Elles roulaient sur les ailes de son nez, traçant des sillons blancs dans la poussière de ses joues. Elle murmura à l'oreille de Jehan quelques mots entrecoupés de sanglots.
- J'ai trop mal Jehan. Je sens que je perds les eaux. Je ne peux plus avancer. C'est fini, j'abandonne.
Le groupe les distançait de plus en plus. Les lampes projetaient sur leurs deux visages des ombres tremblantes. Elles n'étaient déjà plus que de pâles halos de lumière et allaient bientôt disparaître dans le lointain. Jehan montra du doigt le quai d'une station de métro désaffectée.
- Derrière ce tas de décombres se trouve une petite pièce fermée par une porte en fer. J'y suis venu lors d'une reconnaissance, il y a quelques jours. Je n'ai rien d'autre à t'offrir, je suis désolé. J'espère que cela suffira. Viens, suis-moi.
Salomé était trop lasse pour protester. Elle se laissa guider en silence à travers les poutrelles tordues et les gravats. D'un coup d'épaule Jehan décoinça la vieille porte rouillée qui s'ouvrit en grinçant. Ils s'engouffrèrent ensemble dans le réduit et embrassèrent la pièce du regard. Une dizaine de mètres carrés ou s'entassaient des pioches et des pelles aux manches brisés, quelques sacs de ciment et des traverses en bois pourries par les années et l'humidité. Jehan avisa, au milieu de cet improbable bric-à-brac, un espace de béton nu où installer son épouse. Il allongea le plus confortablement possible Salomé sur une couverture, roula en boule sa veste et la plaça sous sa nuque, comme oreiller de fortune. Il se dirigea ensuite vers l'amoncellement hétéroclite de vieux objets et outils rouillés.
Voyant son mari s'éloigner, Salomé s'alarma.
- Que fais-tu ? Ne me laisse pas seule ! Reste, lança-t-elle d'une voix faible, gémissante.
Il revint vers elle et déposa sur son front un chaste baiser.
- Ne t'inquiète pas, princesse. Je fais le tour de notre nouvelle maison. Tu as vu le nom de la station ? Bonne Nouvelle ! Cela ne peut être qu'un signe, ne crois-tu pas ? On part de Saint-Georges pour atterrir à Bonne Nouvelle. Notre fils terrassera lui aussi des dragons.
Salomé esquissa à nouveau un vague sourire.
- Tu vois des signes partout. Pour toi, même notre mariage fut le fruit de la providence. Enfin, si elle existe, je ne peux que la remercier de t'avoir mis sur ma route.
- Chaque seconde passée avec toi me comble de joie.
Et il l'embrassa à nouveau, déposant avec amour un baiser sur chacune de ses joues.
- Comme toute famille qui se respecte, désormais tu t'occupes des enfants et le papa est chargé du bricolage. Et j'en ai un à faire, car les anciens locataires étaient plutôt souillons.
- Je vois ça ! Et ils n'étaient pas aussi bricoleurs que toi. Regarde ce trou dans le coin ! On pourrait presque en faire une alcôve où poser les bibelots !
Jehan considéra la fissure avec une moue exagérément dubitative :
- Finalement, ma chère, tu as un sens de la décoration qui m'échappe encore, malgré toutes ces années. Le design post-industriel, j'en ai eu ma dose par ici. Ne préfères-tu pas une belle armoire normande, telle qu'on les voit encore dans les vieux magazines ?
- Quels magazines, demande innocemment Salomé.
- Tu sais bien, ces vieilles brochures au papier glacé, dont les couleurs ont fané depuis cent ans. Tu les entasses sous le lit, en espérant sûrement que je ne les remarque pas. Tous les livres trouvés doivent être apportés à la bibliothèque de la Cité, tu le sais bien pourtant, ajoute-t-il sur un ton taquin, en lui offrant un clin d'œil complice.
Cette discussion, menée sur un ton badin, apaisa Salomé. Elle poussa un long soupir de lassitude et reporta toute son attention sur l'enfant à naître. Dans le secret de son cœur, elle remerciait chaque jour Dieu d'avoir mis Jehan sur sa route. Il avait donné un sens à sa vie, avait peuplé de couleurs l'existence grise du refuge. Elle s'efforça de respirer le plus calmement possible, afin de faciliter la venue de l'enfant. Pendant ce temps, Jehan acheva de renforcer la porte avec quelques planches en bois vermoulues, glanées derrière de vieux sacs de ciment. Il savait pertinemment que sa barricade ne tiendrait pas plus de cinq minutes, mais il espérait ainsi rassurer Salomé. Il semblait inutile d'attendre des secours. Dans la fuite résidait leur seul salut. Se faufiler quelques heures après la naissance de l'enfant pour rejoindre un point de ralliement. En croisant les doigts pour ne pas rencontrer de chimères.
Jehan s'assit à côté de Salomé et serra sa main droite, brûlante et frémissante, entre ses deux paumes.
- C'est étrange, ce lieu vit en moi. En fermant les yeux, je vois un fantôme au visage sec, une cigarette aux lèvres, vêtu d'un bleu de travail tâché de graisse, en train de remiser ici de vieux outils. Il tousse et marmonne, râle contre le monde entier, sans citer personne. Derrière lui, au-delà du cadre de la porte, des silhouettes multicolores se croisent sur les quais. Une voix féminine résonne sous la voûte, annonçant l'arrivée imminente d'une nouvelle rame. Elle s'arrête dans un grincement de métal, déverse ses passagers puis redémarre, avec pour destination un autre quai peuplé d'une foule d'anonymes.
- Tu as vraiment une imagination débordante. Laisse-moi deviner... Un clown au nez rouge conduit le train, non ?
Affichant une expression faussement surprise, Jehan s'exclama d'un ton exagérément enjoué :
- Tu le vois aussi princesse ! Et le nain jongleur qui l'accompagne ?
Salomé laissa s'échapper un bref éclat de rire nerveux, vite interrompu par une violente contraction.
- Même dans ces moments-là tu arrives à me faire rire. J'aurais tant voulu connaître le monde avant la catastrophe. Quand les hommes se promenaient sans armes, vivaient et riaient au grand jour.
Salomé poussa un profond soupir, se tut un instant avant de dérouler à nouveau, d'une voix tremblante, le fil de ses pensées.
- J'aurais tant aimé connaître le monde d'avant 2020. Celui que nous racontent les livres et les vieilles archives de la Cité. À l'époque, les hommes pouvaient encore vivre à l'air libre, voir le soleil et croire aux étoiles. Dans ce paradis perdu, notre fils n'aurait jamais eu à porter une arme.
Jehan crut entendre une lointaine et indistincte rumeur. D'un geste de la main, il intima à son épouse l'ordre de se taire. Il resta cinq longues secondes immobile, l'oreille aux aguets, à écouter la solitude muette de l'ancienne station. Puis le bruit s'amplifia rapidement. Un martèlement de pas sur le sol, les murs et la voûte envahit le silence et le brisa en mille cris. De l'autre côté de la maigre porte en vieux métal, la horde des chimères déferlait, irrésistible. Elle fondait sur sa proie, une poignée de pauvres hères apeurés qui fuyaient, désespérément, la mort promise par les bêtes. Une des créatures heurta dans sa course la tôle de la porte qui plia sous le choc. Salomé ouvrit la bouche pour hurler mais n'en eut pas le temps. Prestement, Jehan la bâillonna d'une main ferme. Une minute passa comme une heure et l'orage s'atténua finalement. Il alla se perdre dans le dédale des couloirs. La horde était passée.