Amplifié par l'écho du tunnel, l'ordre de Seddik se répercuta sur les murs et la voûte avant de mourir au loin. Louis corrigea machinalement son caporal, sans même se rendre compte de ce qu'il disait. Sa voix était blanche, désincarnée. Vidée de toute émotion, elle était devenue aussi impersonnelle que le béton humide et glacé qui ne cessait de défiler. Mètre après mètre, les murs gris des corridors abandonnés devenaient de plus en plus oppressants. Ils commençaient tous à ressentir, accentuant encore plus une peur proche de la panique, un étouffant sentiment de claustrophobie.
- On ne jure pas.
Son compagnon ne lui répondit pas immédiatement. La personne à ses côtés s'exprimait par habitude, mais qui était-elle devenue ? Une ombre perdue dans les ténèbres d'une indicible terreur, égarée dans le labyrinthe de ses propres peurs. L'esprit de son ami s'était réfugié loin d'ici, loin de cette réalité sordide et désenchantée, dans un rêve peuplé de cauchemars qu'il s'efforçait sûrement, en ce moment même, de meubler d'espoirs. Comme on empile à la hâte, derrière la porte de la forteresse soumise aux coups de butoir du bélier, de vains obstacles pour la barricader. Louis, certainement, n'avait d'autre ambition que celle, dérisoire et futile, de préserver la place quelques minutes supplémentaires. Quelques secondes, à attendre encore et toujours un miracle qu'il savait déjà impossible. À chaque nouveau cri, la citadelle ébranlée de sa raison tremblait sur ses fondements. Chaque déflagration faisait frissonner l'enfant solitaire, recroquevillé dans un coin de la pièce.
Seddik sentait lui aussi, confusément, le fil ténu de sa propre raison se tendre dangereusement. Vibrer jusqu'à frôler la rupture. Il ne devait pas céder, pas maintenant. La peur panique, qui pouvait parfois confiner à la folie, était un luxe qu'il ne pouvait pas se permettre. S'il montrait maintenant le moindre signe de faiblesse, la flamme que son ami Louis avait préservée dans son cœur serait définitivement mouchée. Ils avaient le devoir de mener ce combat, ne pouvaient pas, par lâcheté, tout abandonner avant l'affrontement final. Beaucoup trop de vies en dépendaient. Après un rire bref et sinistre, l'aîné rétorqua à son cadet :
- Je réciterai une prière pour la peine. Monsieur est content ?
Plusieurs hurlements se firent entendre, bien plus proches cette fois. Les deux soldats se regardèrent en blêmissant. Deux enfants perdus, deux hommes couturés de cicatrices, à peine éclairés par les lumières blafardes des lampes. Deux visages maculés de boue, nimbés d'une chevelure sale, à la couleur de vieille paille. Seddik, accablé par le désespoir qu'il lisait dans les yeux de son ami, sentait fondre les derniers vestiges de sa vaillance. À seize ans, on ne devrait pas mourir à la guerre. Louis n'était qu'un adolescent et le temps de l'insouciance lui échappait, glissait entre ses doigts tremblants, comme une poignée de sable. Il ne connaîtra probablement jamais ses premiers émois amoureux, le bonheur partagé à deux, le vaste monde qui s'étend au-delà des couloirs sordides. Après plusieurs secondes, le jeune caporal finit par trouver la force de ne pas craquer. Il hurla ses ordres au petit groupe des survivants.
- Courez si vous voulez sauver votre chienne de vie !
Une femme farfouilla un instant dans sa poche et en extirpa une petite capsule blanche. Avant que Seddik n'ait pu prononcer la moindre parole, elle la porta à sa bouche et la croqua. Son corps s'affaissa, elle s'effondra sur le sol dans un son mat. Le militaire chercha mentalement à se rappeler son nom mais il n'y parvint pas. Peut-être était-ce finalement mieux ainsi. D'elle, il ne se rappelait que les paroles d'une vieille chanson qu'elle fredonnait parfois en travaillant. Elle parlait d'un jeune berger amoureux d'une fille, de son étoile et de leurs amours. D'une croix en argent et d'un mariage entre ciel et terre, au milieu des champs en fleurs. Le petit groupe des fuyards contempla le cadavre, tétanisé par la peur. Une jeune fille, au bord de l'hystérie, entama en hurlant le refrain de la chanson. Seddik lui intima sans ménagement l'ordre de se taire.
Se retournant, le soldat fit face au long corridor sombre d'où provenaient les hurlements de la horde. Il mit un genou à terre et posa son arme sur sa cuisse. Seddik entendit Louis reproduire à ses côtés les mêmes gestes. Il le regarda et lui offrit dans la pénombre un faible sourire. Les deux hommes enclenchèrent, d'un mouvement sec, leur couteau au canon. Seddik s'apaisa un instant en entendant les cliquetis du mécanisme de fixation. Il savait ce geste dérisoire, inutile face à la furie qui approchait. Pourtant, les automatismes qu'il exigeait de lui le rassuraient vaguement. Son entraînement militaire le séparait encore de la crise de nerfs, préservant pour un temps la flamme de son courage. Si l'espoir venait à mourir, il le savait, le courage deviendrait folie. Si Louis trouvait refuge dans des songes improbables, Seddik puisait dans ses réflexes de soldat la force de ne pas céder au désespoir. Les deux hommes disposèrent devant eux, à portée de main, leur unique chargeur de rechange. Puis ils visèrent l'obscurité de leur fusil d'assaut; leurs mains ne tremblaient presque plus. Ce combat, ils n'en doutaient pas, s'annonçait sans issue. Ils devaient tenir cette position le plus longtemps possible, pour accorder à certains de leurs camarades une chance de s'enfuir, de rejoindre un point de ralliement. Chaque seconde arrachée à la horde, au prix du sang et de la poudre, serait une victoire de l'inutile sur l'absurde de la guerre.
Ils entendaient confusément les pas précipités et les halètements de leurs compagnons en fuite. Face à eux l'obscurité devenait plus menaçante, les grognements des créatures se précisaient. Les secondes s'égrenaient lentement. Longues comme des siècles, elles leur paraissaient interminables. Louis tremblait comme une feuille et claquait des dents. Il essuya, d'un revers de manche, son front perlé de sueur. Soldat entraîné, jeune vétéran, Seddik donna à son compagnon d'armes les dernières recommandations. Il aurait souhaité s'exprimer avec plus d'assurance et d'aplomb mais, à s'entendre, sa voix lui sembla blanche et tremblante. L'excitation de la lutte ne parvenait pas à endiguer la terreur qui s'insinuait progressivement en lui.
- Rappelle-toi. Surtout, ne tire pas trop tôt. Les tunnels sont encombrés, notre lumière ne porte pas assez loin. Ne gaspille pas tes munitions. Une balle suffit pour les tuer, n'utilise pas le tir en rafale.
L'écouta-t-il seulement ? Louis se contenta de fixer d'un œil vide son compagnon. Seddik voulut conclure par un mot de réconfort. Il ne voulait pas mentir à son compagnon, mais devait le laisser croire en une hypothétique victoire. Pour continuer à avancer, Louis avait besoin de croire qu'au bout du tunnel, la lumière pouvait encore briller.
- S'ils ne sont pas trop nombreux, on pourra s'en sortir. On en a buté un paquet au refuge. On doit pouvoir finir le travail non ?
Son clin d'œil ne lui fut pas rendu. Le canon tremblant de Louis ne visait pas l'ombre, il la balayait par à-coups désordonnés. On devinait, à la limite du visible, à la frontière du monde des cauchemars, les silhouettes sombres des monstres. Une créature poussa un cri et Louis, pris de panique, appuya sur la gâchette. Son arme cracha ses balles en rafale. Les détonations, en ce lieu confiné, furent les premiers coups de tonnerre de la tempête prête à déferler, en vagues meurtrières, contre la barricade dérisoire des deux hommes. Les éclairs découpaient l'obscurité et découvraient les silhouettes des chimères qui approchaient, courbées, raclant le sol de leurs griffes. L'effet stroboscopique rendait la scène irréelle, les démons ressemblaient à des épouvantails dégingandés. Seddik songea à ces vieilles marionnettes de foire destinées à effrayer les enfants. Elles se seraient brusquement affranchies des fils, auraient fini par briser la croix de bois qui les manipulait, arrachant la main du conteur.
Il se revit à Sion, serrant fort la main de son grand-frère devant un spectacle de foire. Des monstres en carton pâte, animés par des fils de nylon, étaient décapités par des chevaliers en papier crépon étincelant. Les chimères n'étaient alors qu'une menace incertaine et lointaine, brandie par les mères pour obliger les enfants à rejoindre leur lit. Bien à l'abri derrière les forts et les barbelés, protégés par les champs de mines, impressionnés par les visages farouches des pères et des frères qui montaient au front d'un pas assuré, les garnements se gardaient bien d'obéir. Seddik, enfant, aimait la nuit se glisser hors des draps et s'approcher de la fenêtre. Il entrebâillait les lourds volets de chêne et contemplait, des heures durant, la silhouette du château qui se découpait dans le ciel étoilé. Il imaginait la vie là-haut, les couloirs dallés de marbre, les sages en robes blanches, tuniques pourpres ou vertes qui tenaient, dans le secret d'une alcôve, de mystérieux conciliabules. Le gosse de six ou sept ans les remerciait, en son for intérieur, de tenir au loin la menace des chimères. Elle n'était alors qu'un odieux chantage, brandi par sa mère devant une soupe trop chaude ou un lit vide et froid.
En une fraction de seconde, la vie de Seddik défila sous ses yeux. Elle déroula sa triste litanie de drames. L'enchaînement des faits ne pouvait que l'acculer ici, dans ce boyau sordide. L'innocence perdue d'un enfant devait conduire un jeune homme à la mort. C'était écrit... Il se rappela l'assaut de la Neuvième Lune et la perte de son frère près de Bex, sur les contreforts des Diablerets. Abbad était si beau dans son uniforme ! Il brandissait une arme rutilante, bombait un torse barré d'une écharpe de grenades. Il les embrassa, sa mère et lui, et partit pour le front. Seddik ressentit à nouveau la douleur indicible qui l'étreignit lorsqu'il apprit son décès. Il redécouvrit soudain, pour un bref instant, le monde à travers les yeux d'un adolescent arraché trop tôt à l'enfance, d'un gosse jeté sans ménagement dans le monde des adultes. Il retrouva la haine qui s'empara de lui lorsqu'il fit ce serment sur une tombe sans corps, par une froide nuit de septembre, sous la pluie grise déjà mêlée de neige.
Il entendit à nouveau, comme si c'était hier, le crissement du stylo lorsqu'il signa son engagement. Son incorporation dans les troupes expéditionnaires, décimées par de récents conflits, fut immédiate. Il eut un début de nausée en se remémorant le départ de l'aéronef pour Paris, une nuit d'été sans lune, noire comme l'encre. Le contact brutal avec le sol et les premiers coups de feu contre les chimères. Tout s'embrouillait ensuite dans sa tête. Les années de luttes, les blessures, les doutes, la hantise d'un visage qui se superposait à chaque dépouille. Seddik espérait secrètement, un jour, voir ce fantôme de sourire se diluer dans le sang versé, se dissiper dans la fumée qui s'échappait du canon de son arme. Mais ce visage ne voulait pas disparaître. Les joues glabres et les yeux verts de son frère hantaient, aujourd'hui encore, toutes ses nuits.
En quelques secondes, Louis dilapida son précieux chargeur. Le dernier tonnerre alla se perdre loin d'ici, dans quelque galerie oubliée du réseau souterrain. La horde stoppa brusquement sa charge initiale. L'hésitation se lisait dans le regard des chimères. Plusieurs monstres se roulaient au sol en hurlant de douleur. Maladroitement, Louis tenta de retirer son chargeur de l'arme. Trop peu de victimes pour le gaspillage de tant de cartouches, pensa Seddik, amer. Chaque balle perdue dans un mur signifiait la survie d'un démon supplémentaire. Le silence envahit les lieux et un ange passa sur le champ de bataille. Un ange depuis bien longtemps déchu; songe improbable, il portait le masque grimaçant d'un frère à l'agonie. Ce rêve éteint s'affublait d'un visage qui ne cesserait jamais d'avoir vingt ans, dont la souffrance était pour toujours gravée dans le bois d'un cercueil vide. Il portait l'écho d'une voix lointaine, celle d'un frère tressaillant à chaque nouvelle pelletée de terre jetée dans la fosse.
Une clameur soudaine s'empara de la meute. Dans la précipitation, Louis, les mains tremblantes, laissa tomber son dernier chargeur. À ses côtés, Seddik, le visage luisant de sueur, ouvrit le feu. D'un geste sûr, il appuya sur la détente. Son tir, ajusté avec soin, fit mouche. Une créature fut fauchée en pleine course, d'une balle dans la tête. Avec calme, le jeune caporal visa une autre cible. Un démon, l'articulation brisée par le projectile, roula sur les rails constellés de rouille. Le sol fut rapidement jonché de cadavres. Une folle lueur guerrière brillait dans ses yeux. Progressivement, une farouche détermination prenait possession de tout son être. Comme une fièvre froide qui battait ses tempes. Il n'avait plus peur et désirait seulement vaincre. Il souhaitait jouir de ses derniers instants, et aspirait à boire chaque seconde avec ivresse, jusqu'à en savourer la lie.
Seddik discerna soudain, toute proche, une silhouette gigantesque. La créature sortit brusquement de la pénombre; elle n'était qu'à un mètre de lui, sur sa gauche. Ses griffes profondément plantées dans le vieux béton, elle avançait à la perpendiculaire du sol. Fermement agrippée au mur, elle se ramassa, prête à bondir, au moment même où il la mit en joue. Le soldat reconnut immédiatement la chimère et esquissa un sourire carnassier. La chance lui souriait, décidément. Le cercueil sans corps qu'ils enterreront ne sera plus celui d'un simple héros; ils érigeront un véritable monument à la gloire d'un libérateur. Seddik pivota prestement et appuya sur la gâchette. Effaré, il n'entendit qu'un dérisoire cliquetis, presque inaudible dans le tumulte de la bataille. Il comprit immédiatement que la détonation attendue ne viendrait pas, que tout espoir était désormais vain, dénué de sens. L'arme était vide.
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