Chapitre 3

Une larme perla sur la joue de la jeune femme. Jehan s'agenouilla et caressa tendrement, en l'effleurant du bout des doigts, le front sale de son épouse. Salomé pleura en silence de longues minutes, étouffant ses sanglots contre la paume de son époux. Levant finalement la tête, elle l'interrogea d'un regard implorant. Jehan retira lentement la main qui scellait encore ses lèvres. Elle demanda dans un chuchotement fiévreux, presque suppliant :

- Elles sont passées ? Dis-moi qu'elles sont passées !

- Pour l'instant, oui. Elles sont loin maintenant, elles ne reviendront pas. Nous sommes en sécurité ici. Essaie de te détendre, je t'en prie. Tu vas bientôt être mère. C'est le plus beau jour qu'une femme puisse connaître.

- J'aurais aimé le devenir dans d'autres conditions. Mais je suis heureuse de t'avoir avec moi. Je t'aime Jehan. De tout mon cœur je t'aime.

Jehan, ému, déposa un baiser sur le front marbré de boue de son épouse.

- Je t'aime aussi. Tu es la lumière qui éclaire ma nuit. Tu colores chaque jour de bleu le ciel gris, chasse les nuages et peint de mille couleurs les murs tristes du refuge. Tu es la paix accordée à mon âme. Une paix vive et ardente.

- Non contente d'avoir épousé l'homme parfait, je l'ai choisi poète !

Salomé poussa un bref gémissement. La douleur déforma son sourire et une grimace écorcha ses lèvres pâles. Elle sentait en son sein les prémisses d'une vie nouvelle, qui naîtrait de leurs deux sangs mêlés. Les contractions s'accélérèrent encore. L'enfant réclamait ici et maintenant sa place dans le monde. Dans l'univers d'une pièce sombre et poussiéreuse, jonchée de gravats. La future mère pleurait et riait à la fois. Plus rien n'avait d'importance; les vêtements maculés de boue, la peur, les incertitudes ne comptaient plus. Sous la lumière blafarde de la lampe, les larmes scintillaient faiblement, roulaient sur les joues et mouraient dans l'inconnu. Elles s'égaraient dans leur chute, quelque part entre un visage qui portait l'espoir dans ses yeux et le sol froid et humide d'une pièce aveugle.

Lentement, centimètre après centimètre, l'enfant apparut. En premier, la peau lisse d'un crâne où s'accrochait une poignée de cheveux d'or. Puis un visage aux joues roses et deux yeux aux paupières encore closes. Bientôt, pensa sa mère, il les ouvrira sur un monde hostile, terrible et merveilleux. Un désert qui n'aura de sens que pour les fragiles instants qui y fleuriront, comme des lys dans le lit d'une rivière asséchée. Deux petits poings serrés agrippèrent le vide, ils s'accrochèrent de toute leur force à une existence neuve invitée à naître ici, au milieu des ruines émaillées par les sourires de deux jeunes parents. Jehan chauffa la lame de son couteau avec son briquet et trancha, d'un coup sec, le cordon ombilical. Le nouveau-né ne pleura pas. Son père le déposa délicatement dans les bras de sa mère. Il la regarda serrer avec tendresse l'enfant contre son sein. Tout en le berçant, elle fredonnait une vieille comptine.

- Tu verras mon fils, la vie est belle au milieu du désert, lui confia-t-elle. Des fleurs y poussent parfois.

Jehan n'entendit pas les premiers mots d'une mère à son enfant. Ces confidences ne lui étaient pas destinées, elles appartenaient à ces instants que l'on ne partage qu'à deux. Le jeune père retira sa chemise, en déchira une bande et s'agenouilla à côté de son épouse. Il entreprit de nettoyer son fils en commençant par le visage; il descendit progressivement, desserra les petits doigts crispés sur le vide et conclut par les pieds aux minuscules orteils. Il emmaillota l'enfant dans ce qui restait de son vêtement. Puis, se redressant, il recula d'un pas et embrassa la scène du regard.

- Le voilà propre comme un sou neuf, s'exclama-t-il, en examinant son fils d'un air satisfait.

Feignant le dégoût, il jeta un regard espiègle à Salomé.

- On ne peut pas en dire autant de sa mère !

La jeune maman sourit sans réelle conviction et répliqua d'une voix douce.

- Dit-il... Tu aurais pu mieux t'habiller pour l'occasion, quand même ! Père indigne.

Elle soupira et, après quelques secondes de silence, reprit faiblement.

- Père indigne. Ce que je t'aime ! Je prends à témoin l'humanité toute entière, tu es le soleil qui éclaire les débris de ce monde. Je t'aime et je suis heureuse d'avoir donné vie à ce petit bout de toi.

- Tu oublies quelque chose. Un petit bout de moi... Propre comme un sou neuf !

L'enfant, entrouvrant ses paupières, regarda ses parents. Son attention n'était pas distraite par les formes et les couleurs nouvelles qui l'environnaient. Ses yeux bleus ne vagabondaient pas à la surface de ce monde inconnu, ne se laissaient pas distraire par ses apparences. Le nouveau-né contemplait ses parents d'un air étrange, grave et serein, et son regard débordait d'un amour infini. Un regard d'ange qui troubla Jehan. Il avait l'impression de voir dans les yeux de son fils le père qu'il n'avait jamais vraiment connu. Il n'avait pas quatre ans quand le pauvre homme fut tué, assassiné par les chimères. Aujourd'hui encore, Jehan n'avait qu'à fermer les yeux pour imprimer à nouveau, sur le voile noir de ses paupières closes, la seule image qu'il ait pu conserver de son père. L'ultime sourire qu'un homme lui offrit en se retournant une dernière fois. La vision d'une silhouette encombrée d'armes et de munitions... Elle s'éloignait dans le tunnel et l'obscurité en dévorait progressivement les couleurs, avant d'en dissoudre les contours.

L'histoire se répétait... Son épouse accouchait aujourd'hui dans la poussière et la misère. Il ne pouvait lui proposer, pour seul refuge, qu'une pièce insalubre vaguement remparée par une vieille porte rouillée. Jehan sourit à son fils, ses doutes et ses craintes se dissipèrent comme brume au soleil. Il était père et époux, profitait de la naissance de son fils aux côtés de sa femme. Rien d'autre n'importait, pour l'instant. Il se pencha vers l'enfant et l'embrassa sur le front.

- Tu savais que dans de nombreuses cultures, le nom est l'héritage le plus précieux que reçoit un enfant ? Quand on a tout oublié de quelqu'un, que cherche-t-on en premier à se rappeler ? Son nom ! Le tien sera Jérémie, bonhomme !

Le bébé le regarda à nouveau et le temps s'arrêta une fois de plus. Ses deux yeux bleus plongèrent dans le regard mélancolique de son père. Un dialogue sans mots s'instaura alors entre l'homme et l'enfant. Un échange si intense, merveilleux et fragile qu'il en devenait improbable. Jehan imagina sans mal ce qui se disait dans le silence. Il y décelait une sérénité intemporelle, un bonheur farouche. Le danger proche, étouffé par l'absence de bruit, bercé par les respirations mêlées de la mère et de l'enfant, appartenait désormais à un autre monde. Une tranquille assurance l'envahit progressivement, une vérité nouvelle s'imposa à lui. Un rêve éveillé, étrange, confus et évident. Il comprit soudain que son existence ne comptait guère, que le nombre d'années vécues par Salomé ou lui-même n'importait pas. Son fils n'était rien de plus qu'une graine qui serait bientôt emportée par le vent. Elle fleurira loin d'ici, dans un désert de poussière peuplé de papillons. Grâce à elle, tous les hommes, un jour, peut-être, si la brise souffle dans le bon sens, se rappelleront que le printemps existe. Ils trouveront longtemps, dans le souvenir de ses yeux, un ciel qui ne verse plus de larmes.

Jérémie se retourna ensuite vers sa mère. Il se lova contre sa poitrine, chercha entre les plis de sa chemise le sein nourricier. Pour Jehan le charme était rompu; son fils était redevenu un enfant comme les autres, fragile vie égarée dans un champ de ruines. Un mirage du bonheur, une oasis perdue dans le désert, dont l'eau s'échappait maintenant entre les doigts de l'assoiffé. Elle allait s'égarer dans les dunes. Salomé caressa tendrement la tête du chérubin. Elle eut l'impression que l'enfant, blotti contre son cœur, voulait se fondre à nouveau en elle, retrouver cette communion parfaite qu'ils avaient partagée durant neuf longs mois. Elle ferma les yeux et se laissa bercer par son souffle. Il lui murmurait des paroles de réconfort dépourvues de mots. Salomé, épuisée par l'accouchement, s'endormit paisiblement. Elle décida de croire que les petites mains fermées sur le vide recelaient chacune une poignée de sable, toutes volées au sablier des ans. Son fils en avait offerte une à son père, elle jouissait de l'autre.

L'enfant s'endormit contre le sein de sa mère.

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