Chapitre 4

D'un violent coup de patte, la créature lui arracha le fusil des mains. Trois doigts, sectionnés par les griffes acérées, roulèrent au sol. Seddik hurla. Son cri, noyé par ses larmes, s'atténua rapidement et mourut en un dernier gémissement. La douleur fut aussi inattendue que terrible. À chaque nouveau battement de son cœur, elle gagnait en intensité. Son pouls écorchait inlassablement, seconde après seconde, une main en lambeaux. Index, majeur et annulaire survivaient encore, en fantômes agonisants, dans les limbes de son esprit fiévreux. Le vacarme de la guerre, étouffé par une souffrance insupportable, n'était plus. Seul persistait un sifflement ininterrompu : il couvrait tous les bruits, les transformait en de lointaines et indistinctes rumeurs. Les larmes brouillaient le vert de ses yeux, travestissant le monde en une pantomime obscène. Des ombres inhumaines s'agitaient derrière une vitre en verre dépoli, et leurs gesticulations erratiques le terrifièrent. Seddik se sentit soudain perdu, la réalité lui était devenue étrangère. Il avait oublié sa discussion avec Jacques, concernant les effets possibles d'un traumatisme. L'état de choc ne signifiait plus rien, ses conséquences ne comptaient plus. Le temps de l'espérance était passé, il ne pouvait qu'attendre. Attendre et prier pour l'existence d'une lumière, à la sortie du tunnel. Le jeune combattant, paralysé par la douleur, perdit progressivement le contrôle de ses gestes. Ses membres gourds ne lui obéissaient plus. Impuissant et terrorisé, il assistait en spectateur à sa propre mort.

Il enregistra les derniers actes du drame qui se jouait contre lui. Seddik nota méticuleusement, en témoin implacable de sa propre fin, ses dernières sensations de vie. Elles l'accompagnaient, dans un brouillard de plus en plus dense, vers une mort certaine. Seddik sentit l'haleine fétide du monstre sur son visage et sa mémoire, avec cynisme, alla déterrer de douloureux souvenirs. Des visions d'horreur enfouies dans une terre meuble, nue et froide, quittèrent leur jeune tombe. Elles vinrent rouvrir une blessure récente, que le deuil en cours n'avait pas encore cicatrisée. Il ferma les yeux et la scène, vieille de quelques mois seulement, s'anima à nouveau, en flashs écarlates, sur le voile noir de ses paupières. Un refuge avait été totalement saccagé et pillé par les chimères; alertée par un survivant, sa patrouille arriva sur les lieux du carnage. Le souffle de la bête lui rappelait les relents insoutenables de ce charnier. Il reconnut le bras de son meilleur ami à son alliance, mais il ne retrouva pas le reste de son corps. Toutes les victimes étaient à jamais réunies; les hommes s'étaient retrouvés mêlés en une masse inextricable de débris humains. Il dut ramasser la main morte, grouillante d'asticots, et retirer la bague d'un doigt désarticulé, aux phalanges brisées.

Quand il remit l'alliance à la veuve, elle se jeta sur lui et le martela de coups de poings. Elle se suicida quelques heures après. Seddik sentait son cœur cogner dans sa poitrine. Il y ravivait un feu ardent, réveillait à chaque battement un désagréable sentiment de culpabilité. Mais qu'aurait-il pu faire ? La veiller jour et nuit ? Cette femme pesait aujourd'hui lourdement sur sa conscience. Et si... S'il était resté. Se serait-elle remariée ? Aurait-elle eu des enfants ? Que seraient devenus ses enfants ? Dieu lui reprochera sans nul doute un génocide par omission. Il désignera, d'un doigt accusateur, cent mille silhouettes noires, privées de visages. Elles le condamneront toutes par leur mutisme. Fantômes et démons se dissipèrent quand la créature plongea sa gueule dans son cou. Le monstre referma sa mâchoire sur son omoplate, l'os céda dans un sinistre craquement.

Les dents fouillèrent la blessure de longues secondes, avant d'en arracher un morceau de chair sanglante. De la carotide déchirée, le sang pulsa, éclaboussant d'écarlate le visage terreux de Seddik. Les odeurs moururent à leur tour, le monde devint silencieux et obscur. Il cracha un sang noir et le goût métallique dans sa bouche lui rappela qu'il était encore vivant. Le jeune caporal tenta vainement de se débattre. Puis il sombra enfin dans l'inconscience, emportant avec lui le souvenir des monstres morts. Leurs cris se mêlaient lentement aux rires de son frère et il se rappela, une dernière fois, le vieux spectacle de marionnettes. Bientôt, son frère l'accueillera dans la lumière et ils assisteront, ensemble, à l'ultime représentation. Le conteur commence déjà à renouer les fils rompus.

À ses côtés, Louis comprit que tout était perdu. Sonné par l'horreur de la scène dont il était le témoin, il chancela. Il essaya vainement de rester debout; griffant le vide de ses ongles, il tituba à nouveau et, cette fois, perdit l'équilibre. Il chuta en arrière, laissant s'échapper son arme de ses mains. Il la regarda, incrédule, heurter le sol. Elle rebondit sur le béton avant de s'immobiliser dans un nuage de poussière. Le canon encore fumant de son fusil d'assaut le fixait d'un œil noir comme la mort. La lame du couteau volait à la lumière blafarde des lampes un pâle reflet, gris et terne comme l'hiver. Toute résistance lui sembla tout à coup dérisoire. Il envisagea froidement l'ultime issue qui s'ouvrait à lui, la seule qui lui permettait encore de fuir cet enfer. Elle ne l'effrayait plus vraiment, elle lui semblait maintenant presque attrayante. Elle l'emporterait en un frisson, d'un seul baiser. Il ne pouvait pas endurer le martyre de Seddik : il devait échapper à cette horreur, quel qu'en soit le prix ! La mort elle-même pourrait être douce, si elle l'arrachait à cette folie. Il se mit à rêver d'une nuit paisible et éternelle, sans cauchemar. Trouver refuge dans un autre monde, celui promis par les prêtres de tous les peuples.

Plongeant la main dans sa poche, il se saisit en tremblant d'une capsule de cyanure et la porta à sa bouche. Une douleur fulgurante le saisit et lui retourna les entrailles. Pensant que sa fin était proche, Louis s'efforça d'accrocher à la commissure de ses lèvres un faible sourire. Il avait gagné. En fuyant les derniers instants de sa vie, il avait vaincu les chimères. Il n'endurerait pas mille tortures, elles n'exerceraient pas sur lui leurs pratiques barbares, ne lui arracheraient aucun secret. Des étoiles commencèrent à scintiller sur le voile en camaïeu de gris qui brouillait sa vue. L'évanouissement ne saurait plus tarder maintenant, Louis en était persuadé. Il aspirait à une mort rapide, douce comme la caresse du vent. S'acharneraient-elles par dépit sur son corps, allant jusqu'à le démembrer, jusqu'à dépecer la chair encore tiède et la dévorer ? Il n'en avait déjà plus cure. Il était loin d'ici, à cheval sur les nuages noirs de pluie rôdant au-dessus de Paris, prêt à s'envoler vers un ciel dont il imaginait aujourd'hui la couleur bleue.

Pourtant, les secondes passaient et un doute retenait le jeune soldat, l'empêchait de sombrer dans l'inconscience. Une petite voix hurlait dans sa tête que tout n'était pas fini, que l'étreinte tant espérée de la mort n'était qu'un songe improbable. Un fantasme. Une chimère... La douleur irradiait depuis le poignet et envahissait tout son corps. Le poison n'agissait pas ainsi. Louis leva son bras droit et y porta un regard incrédule. Le sang coulait en abondance, giclait en saccades précipitées. Sa main gisait à plus d'un mètre, grise de poussière. Les doigts crispés serraient encore la petite capsule de cyanure. La seule issue possible, devant l'enfer des tunnels, venait de se dérober sous ses pas. Un précipice infranchissable le séparait dorénavant du salut. Cette mort paisible, librement consentie, lui était refusée. La lampe, posée à côté de lui, projetait une ombre effrayante. Il aperçut toute proche une silhouette grotesque, haute de plusieurs mètres. Une créature immense, au corps ignoble et contrefait, lui faisait face. Son abjecte tête de dragon le répugnait. Elle était affublée d'une queue de paon parée de plumes brunes et écarlates. La chimère balançait dans le vide ses longs bras musculeux, fouettait l'air de ses griffes acérées. Elle observait sa proie avec attention, se délectant de l'effroi qu'elle lisait dans ses yeux.

La créature se baissa et ramassa le fusil d'assaut. Elle attrapa le bras de sa victime. Après avoir immobilisé Louis, elle appliqua sur la plaie béante le canon brûlant de l'arme. Un chuintement horrible se fit entendre. La puanteur doucereuse de la chair brulée envahit progressivement l'atmosphère, étouffant presque l'odeur de la poudre et du sang. Les chairs de la main, cramoisies, fumèrent un instant puis l'artère cessa de saigner, cautérisée par le feu. Sans lui laisser le temps de se reprendre, le monstre frappa violemment le soldat apeuré à la tempe, d'un fort coup de crosse. La tête de Louis heurta le mur en produisant un son mat. Il poussa un cri de douleur, perdit brièvement connaissance et chuta au sol. Quand il rouvrit les yeux, il devina indistinctement plusieurs silhouettes. Il ne parvint pas à les compter immédiatement. Leurs contours se perdaient dans la pénombre d'un renfoncement du tunnel. Sa vue s'accoutuma progressivement à l'obscurité et il reconnut, l'un après l'autre, ses compagnons d'infortune.

La bête immonde à queue de paon s'approcha des captifs. S'arrêtant à moins d'un mètre du groupe, elle rompit le silence presque irréel qui s'était instauré après la bataille. Tous frissonnèrent, saisis de terreur. La voix était douce et froide, grave et caverneuse. Elle recelait aussi une épouvantable beauté, et ils se sentirent presque honteux d'y être sensibles. Elle évoqua à Louis cette eau dormante qu'il avait vue autrefois, au bord des lacs du Sanctuaire. Sous l'apparente douceur de cette surface émeraude se tapissaient des dangers mortels. Des berges instables qui vous précipitaient dans l'abîme, au moindre faux pas; une eau qui tuait ceux qui y portaient les lèvres. La voix de la bête lui parut à la fois aimable et sévère, effrayante et rassurante. Elle enveloppait dans son timbre, comme un poignard dans les plis d'un manteau, la haine et la mort. Le grondement assourdi du loup qui aurait revêtu l'habit de l'agneau.

- Où sont la femme et l'enfant ?

La chimère fit un geste à l'une de ses créatures. Elle extirpa du troupeau des prisonniers une jeune femme, âgée tout au plus d'une vingtaine d'années. Elle fut jetée aux pieds du paon à gueule de dragon.

- Sais-tu qui je suis ?

Saisie d'effroi, la prisonnière tenta de feindre l'ignorance. Elle ne parvint pas à prononcer un mot mais agita la tête en mouvements désordonnés. Son treillis déchiré à la cuisse laissait apparaître une longue estafilade. Elle tenait son bras gauche, brisé, replié contre sa poitrine. Sur ses joues sales, les larmes traçaient des sillons désordonnés. Elles roulaient lentement sur la peau sale avant de se détacher, de se perdre dans la poussière. Dès l'enfance on décrivait aux enfants du Sanctuaire les chimères majeures. Elle la reconnut instantanément, sans aucun doute possible. Terrifiée, elle chercha des yeux, auprès de ses compagnons, un dérisoire réconfort. Personne n'osa croiser son regard. Ils craignaient tous d'attirer l'attention de la bête. Perdant le peu de raison qu'il lui restait, un homme voulut s'enfuir en rompant le cercle des cerbères. Il fut éventré d'un coup de griffe. Après avoir bu son sang, la chimère jeta son corps mutilé au milieu des captifs. Éclaboussés de sang tiède, les survivants tressaillirent. Ils se blottirent les uns contre les autres en silence, les yeux baissés. Ils priaient tous dans l'intimité de leur cœur, sans même remuer les lèvres, pour ne pas être interrogés.

- Je vais donc vous instruire. Avez-vous conscience de l'honneur que je daigne vous faire, misérables vermines, en me déplaçant en personne ? Dans votre pitoyable religion, je suis connu sous le nom d'Adramelech, grand chancelier des enfers, intendant de la garde-robe du souverain des démons, archidiable, chancelier de l'ordre de la mouche. Des titres que j'apprécie, mais qui ne me rendent que partiellement hommage. Rappelez-vous juste ceci. Je suis le cauchemar qui peuple les nuits de vos enfants, la mort qui rôde au détour de toutes les heures. Je suis votre juge et votre anathème.

Adramelech savoura longuement la terreur provoquée par ses paroles. Il porta ses yeux de serpent sur chacune de ses victimes. Voyant dans ce silence une hésitation, la fille apeurée s'accrocha à cet infime espoir et supplia la chimère de l'épargner. Elle savait que certains hommes étaient réduits en esclavage. Soumis aux brimades, ils pouvaient ainsi gagner quelques années de survie et éviter d'épouvantables tortures. Elle plaida sa cause; d'une voix brisée par les larmes, elle se déclara prête à l'asservissement. Elle ne savait pas où pouvait être l'enfant, mais elle serait une servante docile et laborieuse. Un coup de griffes la réduisit au silence. Sa tête épouvantée roula aux pieds des autres captifs. Ses yeux ronds, immobiles, fixaient avec incrédulité les lampes mortes du plafond, les ampoules brisées, prisonnières de leur grillage. Le corps s'abîma sur le sol; il fut agité par quelques soubresauts puis s'immobilisa. Masse sombre, inerte, poisseuse de sang...

La créature à queue de paon se retourna vers Louis et le toisa longuement. Elle penchait la tête à droite puis à gauche, à la façon d'un cobra s'amusant avec sa proie. L'homme blessé, assis au milieu de décombres maculés de sang, contemplait successivement, d'un air hébété, son moignon de bras et le monstre qui lui faisait face. Une langue fourchue sortait à intervalles réguliers de la gueule du dragon; elle fouettait l'air en sifflant, écorchant le silence. Un calme irréel s'installa. Il était, pour Louis, encore plus insoutenable que les violences qui l'avaient précédé. Le monde commença à tournoyer. L'évanouissement étendait sur lui, pour de précieuses minutes de sursis, le salutaire voile noir de l'inconscience. Puisse la mort s'inviter sans tarder. Fermer les yeux sur ce cauchemar, partir aussi rapidement que possible. Fuir toute souffrance supplémentaire. Une violente gifle l'arracha à ses illusions. Quand Louis, les yeux baignés de larmes, tourna à nouveau son visage meurtri vers son bourreau, sa joue déchirée laissait entrevoir une bouche ensanglantée et des dents brisées. Un lambeau de peau pendait sur son cou.

- Où est-il ?

Louis, d'un haussement d'épaules, signifia à la bête qu'il ne comprenait pas la question posée. Une forme froide et grise, hérissée de griffes et couverte d'écailles, s'empara de sa dernière main valide et lui brisa l'auriculaire.

- Je répète ma question. L'enfant, où est-il ?

Sans même lui laisser le temps de répondre, la chimère brisa l'annulaire. Louis étouffa un nouveau cri de douleur.

- Un enfant doit naître ce soir. Un enfant qui m'intéresse. Sa mère était avec vous. Ne joue pas avec moi, mes informateurs sont formels là-dessus. Elle était avec vous !

Louis resta silencieux. Quand tous ses doigts furent cassés, la chimère s'attaqua à ses articulations; coudes, genoux puis clavicules furent successivement brisés. Il mourut dans un soupir, sans dire un mot. Ce silence fut sa plus grande victoire. La meute, sur un ordre de son chef, se jeta sur la dépouille et la dépeça. Elle dévora longuement, suçant goulument les os, le corps sans vie du soldat. Ses compagnons d'infortune furent contraints d'assister à la scène. Les fauves jetèrent en direction du groupe les restes de leur festin; les hommes vomirent tous, écœurés, paralysés par l'effroi. Un homme leva les yeux vers Adramelech.

- Assez, assez, je vous en supplie ! Je vous dirai tout ! Mais cessez cela ! Laissez-nous vivre ou tuez-nous. Arrêtez cette horreur ! Je vous en prie, pitié...

Le survivant s'avança de quelques pas. Il boitait fortement et s'appuyait au mur pour ne pas tomber.

- La femme et son mari se sont arrêtés en chemin car elle perdait les eaux. Ils sont quelque part vers l'ancienne station de Bonne Nouvelle.

Adramelech, d'un signe, ordonna à deux de ses servants de le suivre. Il poussa de vagues grognements au reste de sa horde. Les bêtes se jetèrent sur les survivants et commencèrent la curée. Le monstre esquissa un rictus carnassier. L'enfant des prophéties était à sa portée. Sa fin brutale, dans le sang et les cris, épouvantera le monde des hommes et provoquera le chaos. Au désarroi du Sanctuaire répondra l'admiration craintive et jalouse de ses pairs. Lilith se prosternera devant lui. Sa puissance s'accroîtra tellement qu'il pourra, en quelques semaines seulement, détrôner Belzébuth lui-même. Il précipitera alors le maître dans l'abîme et montera sur le trône noir de Jérusalem. Plus nombreux seront les hommes à le redouter, plus puissant il deviendra. Si résolues et fortes soient-elles, les autres factions chimériques plieront le genou devant lui, les unes après les autres. Kali baisera ses pieds griffus, Shaytan sera écrasé. Puissant démon, gardien du croissant mort, monarque des sables, il deviendra le laquais du paon. Accompagné par ses sbires, Adramelech disparut dans l'ombre, avide de gloire, ivre d'orgueil.

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