Témoignages

Dossier : N-2026-045

Ce témoignage a été trouvé dans un petit carnet de commandes à spirales. Les douze premières pages comportaient une liste de rendez-vous, brusquement interrompue. Nous ne connaissons pas le nom de son auteur.

Nous nous plaisions à imaginer nos oeuvres éternelles. Nous vivions en seigneurs et tout nous appartenait. La propre vie de nos enfants, nous la sacrifions sur l'autel d'un bonheur égoïste. Je ferme les yeux et je me revois dans ce monde insensé. Je possédais alors tout ce que je croyais désirer. Une demeure de charme nichée au coeur d'un domaine boisé. Un travail surtout, qui m'emplissait de fierté. Tous les matins, je répétais le même rituel : je nouais le noeud de ma cravate devant le miroir, puis je déposais un dernier baiser sur la joue de ma femme. Elle ouvrait alors des yeux ensommeillées et me souhaitait une bonne journée.

Quelle était la marque de ma dernière voiture ? Jaguar. Quelle arrogance ! J'aimais la conduire. Je baissais la capote et je laissais le vent filer dans mes cheveux. Je m'empressais, tous les jours, de rejoindre mon donjon de verre et d'acier. Je montai au dernier étage et je m'installais derrière mon bureau. Engoncé dans un fauteuil bien trop vaste pour ma frèle carrure, je dominaisles toits de la ville et me pensais invincible. J'étais le félin, le prédateur. J'achetais, je vendais. Je fuyais vers l'excès que me promettait demain. Peut-être, simplement, pour éviter de chercher aujourd'hui.

Et puis, elles sont arrivées. Au début, quelques entrefilets dans des journaux locaux évoquaient des crimes horribles. Des créatures étranges les auraient perpétrés, des témoins sont formels. Mais je n'y croyais pas. Tout était si solide autour de moi ! Les larges avenues et les places de béton. Les terrasses des cafés, les immeubles qui rejoignaient le ciel. Des délires de déséquilibrés. Des maniaques, des groupes terroristes. Le gouvernement allait tout arranger et moi, en attendant, je pourrais m'enrichir par le commerce des armes.

Les affaires péréclitèrent rapidement. Mes salariés ncessèrent de venir travailler et je ne pouvais plus les joindre. Je m'entêtai à poursuivre, seul, une vie à laquelle plus personne ne croyait. Un matin, Clarisse se jeta à mon cou et me supplia de rester à ses côtés. Elle avait entendu des bruits toute la nuit et était terrorisée. J'essayai vainement de la rassurer. De guerre lasse, je je détachai ses doigts et la déposai sur le lit. Quand je revins le soir, la porte était ouverte. Je rentrai et une odeur écoeurante, doucereuse, me prit à la gorge. Je me précipitai dans sa chambre.

Elle était allongée sur le lit. Elle devait dormir d'un sommeil profond car elle n'avait pas rien senti et ne m'avait pas entendu rentrer. Elle attendait, patiemment, le retour de son mari. Je la distinguai mal dans la pénombre. En tâtonnant, je cherchai quelques secondes et finit par le trouver. LQuand j'appuyai sur le bouton, une lumière tamisée s'empara progressivement de la pièce.

Et alors, je la vis. Les draps étaient pourpres. Je me précipitai vers elle et voulut la prendre dans mes bras. Sa tête roula sur le sol et son regard clos se posa pour moi. Elle souriait, et ses lèvres d'un rose pâle tranchaient sur l'albâtre de ses joues. Elle avait été déchiquetée et son corps avait été à moitié déchiquetée. Elle semblait paisible. Et son visage tranchait avec la violence de l'instant.

Je ne pourrais pas même, même si vous me le demandez, vous raconter les six mois suivants. J'errai, hébété, de centres d'accueil en refuges. Par trois fois, j'échappai par miracle à la curée des Chimères. Et puis, un jour, un homme est venu. Il m'a longuement considéré puis a fini par me coller un fusil entre les mains. T'as deux bras, deux jambes, une tête que tu veux conserver? Alors, suis-moi ! J'ai failli protester, mais aucun mot ne sortait de ma bouche. Alors, je l'ai suivi.

Un jour s'achève et que je suis vivant, prêt à en découdre. J'écoute mon coeur battre et sens bouillonner mes tempes. Ce seul sentiment, aujourd'hui, suffit à donner un sens à mon existence. Je ne suis pas seul. Partout, des hommes se sont levés et ont pris les armes. Nous résisterons, puis nous reprendrons l'initiative et nous vaincrons. 2026 ne sonnera pas le glas de l'humanité. Comment le sais-je ? Je suis vivant, tout simplement.